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Littérature CRITique francophone de l’Afrique subsaharienne et de l’Océan Indien.

Actualités bibliographiques

Les forces sociolectales dans l’univers romanesque laboutansien

Un mémoire de DEA vient d’être défendu au Département des lettres et civilisation françaises de l’Université de Lubumbashi, sous la direction du Professeur Jacques Keba Tau. Le récipiendaire, M. Honoré Mwenze, a obtenu la mention GRANDE DISTINCTION à l’issue de l’épreuve. Voici en condensé l’essentiel de son travail.

La thématique romanesque laboutansienne peint le totalitarisme, le non pouvoir dans une république bananière, probablement dans un Etat africain d’après les indépendances et à l’approche de l’Afrique des conférences nationales. Les « sociodrames » de cinq romans de SONY LABOU TANSI, publiés de son vivant, dévoilent douze forces sociolectales, opposées deux à deux, à savoir : la dictature vs la démocratie ; l’avilissement de la femme vs son émancipation ; la mort vs la vie ; les ténèbres vs la lumière ; l’injustice vs la justice ; le mal vs le bien. Ces forces révèlent une idéologie de lutte entre les gouvernants et les gouvernés.

Monsieur le Président du Jury, Respectueux Membres du Jury,

Notre étude a porté sur l’examen des « forces sociolectales dans l’univers romanesque laboutansien ». Elle a dégagé les sociolectes de cinq romans de l‘écrivain congolais SONY LABOU TANSI, romans publiés de son vivant : La vie et demie, L’Etat honteux, L’anté - peuple, Les sept solitudes de Lorsa Lopez et Les yeux du volcan.

A la lecture de l’œuvre romanesque de SONY LABOU TANSI, on s’aperçoit que sa thématique peint le totalitarisme, le non-pouvoir dans une république bananière, notamment dans un Etat africain d’après les indépendances et à l’approche de l’Afrique des conférences Nationales. Les « sociodrames » de ces récits, pour la plupart, s’enlisent dans les forces négatives de tout genre, dans les forces obscurantistes, dans la mégestion et pataugent dans la déchéance morale, la déshumanisation, bref dans un mode à l’extrême dérive.

Les forces sociolectales puisent leur essence dans cet univers chaotique de la déchéance, du sadisme, univers foncièrement caractérisé par la chaleur socio-politique obsolète ou inexistante entre gouvernants et gouvernés, la mégestion de la « res publica », la déshumanisation de l’homme et la dévaluation physique et morale de la femme. Ce sont autant de forces obscures révélées dans les micro-récits des textes en étude. Mais les forces vives martyrisées et acquises à l’humanisation de l’être entreprennent des actions dont l’objectif essentiel est la quête d’une vie sociale acceptable.

Pour parvenir à l’analyse des contenus et des tissus discursifs, nous avons eu recours à l’approche sociocritique, laquelle approche se propose d’étudier le statut du social dans un texte littéraire, autrement dit la socialité d’un texte. Par ailleurs, pour décrypter le sens des sociolectes à travers les discours des personnages tenus dans les romans, nous avons mis à contribution la sémiotique en vue de demeurer dans une perspective immanente de textes.

La problématique de notre travail s’est articulée autour des trois principales questions ci-après :
-  De quelle manière ce tissu discursif se tisse-t-il autour des structures signifiantes des textes analysés ?
-  Existe-t-il des forces sociolectales qui s’affrontent dans la production romanesque de SONY LABOU TANSI ?
-  Quelle est l’idéologie qui caractérise les personnages campés dans ces récits ?

Ces interrogations ont suggéré notamment les hypothèses que voici : - Ce tissu se constitue grâce à des métaphores obsédantes, à des images scabreuses et au langage scatologique tenu par les divers personnages de classe dirigeante et de ceux appartenant à la masse populaire.

- Les discours des personnages, campés dans les divers espaces géographiques de vie et les marques temporelles, constitueraient les repères et les pièces à conviction pour déceler les sociolectes.Les discours que tiennent les personnages et les narrateurs dans différents contextes de communication permettent de dénicher les actions dynamiques dans l’activité sociogrammique. Les forces sociolectales se fonderaient sur l’existence, dans ces textes, d’une société soumise à des tensions, société dans laquelle les gouvernants se comportent en potentats, en maîtres absolus, et les gouvernés, en d’éternels « sourds - muets », des « sans - voix », de « bouts - de - bois - de - Dieu ».

-  Trois textes, à savoir La vie et demie, L’Etat honteux et Les sept solitudes de Lorsa Lopez , se caractérisent par une gestion politique et économique propre à paupériser la masse des gouvernés. Les micro-récits de ces textes apparaissent comme des hors - mondes gérés en dehors de lois et de principes de bonne gouvernance : la gabegie et le sous - développement socio-économique créent une société de mécontents, des aigris. De leur côté, les gouvernés proposent, à leur manière un monde humanisé, égalitaire, respectueux des lois , des devoirs et des droits civiques. Cette situation induit une organisation sociale bicamérale, déséquilibrée. D’un côté, ceux qui se considèrent comme étant [+ humain], et de l’autre côté, ceux qu’ils gèrent comme étant [- humain], les victimes, les clochardisés, les sans - voix au chapitre de la gestion républicaine.

Quant au récit de L’anté - peuple, on assisterait à une lutte morale entre les suppôts du mal et les ténors du bien : des personnages vertueux résistent aux technicités diaboliques incarnées dans des personnages féminins apparemment faibles parce qu’étant trop jeunes.

Dans Les yeux du volcan, la gestion politico - administrative du maire de la ville de Hozanna, espace focal de ce récit, attise des attitudes révolutionnaires incarnées par la « bande » du colonel Affonso Sombro.

En rédigeant ce travail, nous poursuivions deux principaux objectifs, à savoir :
-  dégager les forces sociales en conflit dans les cinq textes étudiés. En fait, cette étude a pu relever douze valeurs sociales dualistes qui témoignent de l’existence de conflits entre les gouvernés et leurs gouvernants. Les premiers pâtissent de l’égoïsme des derniers.
-  à l’instar de SONY LABOU TANSI lui-même, nous voudrions montrer clairement l’existence de ces conflits sociaux, en vue de réveiller relativement la conscience humaine et de l’orienter, chacune dans sa sphère de vie, vers la recherche clairvoyante des moyens pacifiques destinés à « humaniser » les relations humaines.

Pour actualiser ces objectifs, nous avons subdivisé cette étude en trois chapitres : - Le premier chapitre a analysé successivement les structures significatives de ces cinq textes. Ainsi contient-il l’exposé des trames événementielles résumées ensuite dans les matrices actantielles selon le modèle proposé par Anne UBERSFELD, en vue de déterminer les rapports dialectiques entre les six actants que sont : le destinateur (D1), le sujet (S), l’objet (O), le destinataire (D2), les adjuvants (A) et les opposants (Opp).

Les cinq romans analysés retiennent les divers événements ci-après : 1.La vie et demie dépeint les « Gens de Martial » farouchement opposés aux régimes totalitaires instaurés par la dynastie des « Guides Providentiels en Katamalanasie et, contre vents et marées, ils luttent énergiquement pour l’avènement d’une vie sociale paisible. 2.De même, le récit de L’Etat honteux déroule le règne désagréable d’un président criminel et luxurieux, le colonel Martillimi Lopez, qui gère « honteusement » le pouvoir terni par les pleurs et les grincements des dents de ses nombreux administrés. 3.Par ailleurs, L’anté - peuple est l’itinéraire de l’innocent Dadou qui, parti de « Kinshasa », finit sa vie au maquis de « Brazzaville » : il assassine Marti Mouyabas, un symbole du pouvoir tyrannique. 4.Le récit des (...) sept solitudes de Lorsa Lopez est un scénario des conséquences sociales du déplacement de la capitale de « Valancia » à « Nsanga - Norda » : des conflits socio - politiques interminables orchestrés par les nouvelles autorités nsanga - nordaises et le dynamisme de l’état - major féminin régenté par une Estina Bronzario, et en dépit de fortes dispositions sécuritaires prises par le comédien nsanga - nordais Sarngata Nola. 5.Dans Les yeux du volcan, un maquisard, le colonel Affonso Sombro, entre triomphalement à Hosanna, une cité mal administrée par le maire Tristansio Banga Fernandez, assisté d’un juge sadique. Malgré l’évident enthousiasme populaire dont bénéficie le maquisard Sombro, il ne mène pas la révolution jusqu’au bout. Alors son pair, le colonel Claudio Lahenda l’assassine dans sa propre tente (entendez : la tente de Sombro).

Les relations actantielles entre les personnages de ces cinq récits témoignent de l’existence des micro - sociétés désireuses de rapports sociaux harmonieux. Car ces sociolectes textuels se singularisent par une division bipolaire et dichotomique inextricable et quasi - désespérant.

D’un côté trônent les pouvoirs publics coupables d’inhumanité dans la gestion administrative de leurs cités : les droits humains de leurs gouvernés ne figurent pas dans leurs agendas.

De l’autre côté, les gouvernés composent la classe des opprimés, soucieux d’une vie collective qui soit pacifique et heureuse. Les personnages poste- étendards exécutent un travail sisyphien, les rouages entretenus par les autorités constituent, pour eux, de véritables fils à retordre

-  Le deuxième chapitre s’articule autour de trois éléments, à savoir : •premièrement, les douze valeurs sociales en conflit sélectionnées dans les cinq textes et opposées deux à deux (ex : la dictature opposée à la démocratie, l’injustice à la justice, ...). •Deuxièmement, l’espace et le temps de ces fictions, •Troisièmement, les intertextes. Explicitons, à présent, les trois éléments pré - cités.

Les sociolectes s’entendent comme « des sortes de sous - langages reconnaissables par les variations sémiotiques qui les opposent, les uns et les autres ». Dans notre analyse, ils portent , les uns et les autres, sur la dictature vs la démocratie, l’injustice vs la justice, la mal vs le Bien, l’avilissement de la femme vs son émancipation, la Mort vs la Vie, la Lumière vs les Ténèbres. Ces forces en conflit cachent mal l’existence des micro - sociétés dans lesquelles les valeurs humaines s’opposent aux anti-valeurs correspondantes. D’une part, les tenants du pouvoir agissent en potentats, brandissant constamment l’épée de Damoclès sur la tête des gouvernés, et d’autre part, le bas - peuple pâtit sous le joug de la misère plurielle, dans la dictature liberticide.

Pour SONY LABOU TANSI, ce serait une manière de réveiller la conscience de l’humanité face à ce combat. Il viserait le souci de l’humanisation de l’existence. Il dit notamment, dans Les sept solitudes de Lorsa Lopez, « je suis à la recherche de l’homme, mon frère d’antan - à la recherche du monde et des choses, mes autres frères d’antan ».

A propos de l’espace, premier pilier des intrigues, les sociétés textuelles évoluent dans des nombreux espaces clos ( palais présidentiels, stades, tente, prisons, citadelle, église, ...) et des espaces éclatés (places publiques, la forêt, la plage, le fleuve, les rues, le jardin,ect.), dans des espaces favorables pour les protagonistes (chambre 38 de l’hôtel « la vie et demie », laboratoire chimique de Jean Calcium, Prison Rocheau, l’église Saint - Jean, les maquis, la chambre d’Estina Bronzario, les abords de l’hôtel Samany, ...). Dans ces micro - récits, existent également des espaces défavorables à l’être d’un certain nombre de personnages (« chambre verte » du Guide Césama Ier , les stades, l’esplanade du lycée des Libertés, salle à manger, ...)

Dans leur gestion quotidienne des moyens d’existence, une certaine catégorie des personnages travestissent la destination originelle de quelques espaces et d’un certain nombre d’objets. A titre illustratif, l’église Saint - Jean, l’asile Saint - Lazare dans L’anté - peuple et les stades dans La vie et demie et L’Etat honteux se muent en abattoirs humains. De son côté, Chaïdana, dans La vie et demie, utilise les liqueurs pour empoisonner les dignitaires et collaborateurs du Guide sanguinaire Césama Ier, des villas deviennent des bordels de luxure, dans L’anté - peuple , le pouvoir ne sert plus à la bonne gouvernance de la cité mais plutôt au martyre des gouvernés, dans Les sept solitudes de Lorsa Lopez.

Le second pilier des intrigues, le temps, est généralement imprécis, fluide dans les cinq romans analysés. SONY LABOU TANSI indique des dates incomplètes ou des périodes de la journée sans heure précise, hormis quelques cas rares. Cette étude retient, en plus, le temps existentiel qui conditionne l’existence même des personnages. Ce temps peut être favorable ou défavorable selon qu’il s’agit soit du protagoniste, soit des antagonistes.

Au niveau de structures discursives, SONY LABOU TANSI prête à ses personnages des hypertextes bâtis de diverses manières : a.- des hypertextes qui actualisent les hypotextes tels quels. Exemple : « Qui ne dit mot consent », « Il n’y a pas de fumée sans feu ». b.- des hypertextes qui procèdent par des substitutions lexicales, opérées sur les hypotextes. Ex : « Les bérets ont des oreilles », « Il y a anguille sous pirogue ». c.- et des hypertextes qui font recours à des allusions ou des omissions. Ex : « La loi c’est la loi », « Il a changé de pierres en fric ».

-  Enfin, l’analyse des sociolectes permet de déduire une certaine forme d’idéologie : voilà la matière première du troisième chapitre. Il s’agit, en fait, d’examiner les idées que les sociétés textuelles se font sur leur vie, sur leur culture, sur la gestion de leurs espaces vitaux, du temps, bref, c’est l’ensemble de leurs opinions, de leurs comportements, de leur être - au - monde à travers le discours tenu par les personnages. Ces sociétés exposent leurs désirs, leurs ambitions, leurs souhaits, à partir de leurs souffrances multiformes.

Ainsi des transpositions lexicales et des comparaisons renforcées et récurrentes utilisées par le scripteur s’allient aux usages sadiques et cyniques et au langage rustre que tiennent les personnages de micro - récits analysés. Tout cela participe à la dynamique de création de micro- sociétés désarticulées. En effet, les personnages y expérimentent relativement les forces maléfiques soucieuses d’écraser les forces bénéfiques.

D’un texte à un autre, nous avons retenu, en fait d’idéologie littéraire, que SONY LABOU TANSI dépeint des hors-mondes socio - politique et socio - économiques. Toutes les micro - sociétés de son œuvre se signalent par un évident déséquilibre qui requiert une énergique présence (textuelle) de redresseurs de torts, de véritables révolutionnaires, bien engageants (comme l’a été l’écrivain producteur lui-même), révolutionnaires résolument déterminés à annihiler les anti - valeurs et à redynamiser les vertus. Dans ces textes, les valeurs agonisent sous les griffes du despotisme du Mal sur le Bien. La violence institutionnalisée par la classe dirigeante implique, comme par un processus tout naturel, la contre violence qui adopte irrésistiblement la classe des opprimés qui observent impuissant la gestion léonine de leur république.

Le cannibalisme est institutionnalisé dans La vie et demie et dans L’Etat honteux. Dans ce dernier texte, la dévaluation physique et morale de la femme est évidente. La gestion administrative partiale des Autorités de « Nsanga Norda » martyrise la vie des Valanciens (dans Les sept solitudes de Lorsa Lopez). Les emprisonnements extra- judiciaires dans L’anté - peuple et dans Les yeux du volcan suscitent le mécontentement des personnages solidaires avec les victimes. Bref, La vie et demie, L’Etat honteux et Les sept solitudes de Lorsa Lopez sont des hors-mondes socio - politiques et économiques. L’anté - peuple transpire le suicide de vertus et Les yeux du volcan étale une panne révolutionnaire.

De façon générale dans tous ces récits, les gouvernés font feu de tout bois pour sauvegarder, tant que faire se peut, leurs droits à une existence sociale digne car ils croient à la possibilité d’une telle existence. Mais, la puissance de la machine administrative est telle que les efforts révolutionnaires, s’ils ne sont pas étouffés dans l’œuf, ne viennent pas aisément à bout des injustices sociales.

Les résultats de notre étude renseignent sur l’utilisation effective d’un tissu discursif qui traduit l’organisation socio - politique d’un monde à la dérive, un monde géré « loin de la loi, du bon sens et de la logique », d’une part. Par exemple, le jugement rendu contre le perroquet de Lorsa Lopez qui a dépecé son épouse Estina Benta. Et, d’autre part, dans ce monde déchu et « blessé », les personnages entretiennent des conflits sociaux ouverts perturbateurs de leurs relations dialectiques. En conséquence, ces personnages ne ses plaignent pas seulement des condition infernales qui caractérisent leur existence et également ils y proposent une certaine forme de révolution violente (Chaïdana, Dadou, Jean Calcium, l’évêque Dorzibanso, ... sont quelques-uns de porte - étendards et des hérauts de l’humanisation de l’existence collective dans leur communauté respective) et non - violente (avec Estina Bronzario, Carlanza, Sarngata Nola, la bande de Sombro, le Révérend Père Christian de la Bretelle, Cataeno Pablo). Les résultats obtenus en rapport avec nos hypothèse ont été suffisamment confirmées.

Monsieur le Président du Jury, Respectueux Membres du Jury,

Etant profondément conscient du caractère subjectif de notre approche sélective du sémantisme et de la socialité des œuvres de SONY LABOU TANSI, force est de constater que ces œuvres sont extrêmement riches en matières premières littéraires. Le discours, la thématique et les conflits sociaux que l’auteur producteur a fictionnalisés, ce sont autant de faits linguistiques et sociaux qui attirent et attendent des études supplémentaires, d’autant qu’une œuvre littéraire comporte la polyphonie et la polysémie.

C’est pourquoi, les imperfections étant inhérentes à l’œuvre humaine, la présente étude admet naturellement tout regard scientifique correctif jeté sur son humble contenu. Car épuiser la luxuriance émouvante de SONY LABOU TANSI et de son œuvre n’appartient vraiment pas encore au présent de la vie et demie de cet état honteux dans lequel l’anté - peuple souffre encore de sept solitudes de Lorsa Lopez sous les yeux du volcan qui scrutent l’univers d’où s’est éteint virtuellement Marcel SONY, dit SONY LABOU TANSI.

Encore une fois, merci infiniment pour votre sympathie, votre aimable attention et pour ces remarques scientifiques que nous allons bientôt recevoir d’éminents Président et Membres du Jury. Je vous remercie. Fait à Lubumbashi, le 17 juin 2005

Honoré NGOIE MWENZE Chef de Travaux


 
   
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